J’éprouve toujours un grand moment de plaisir à errer de nuit dans les rues de ma ville. Me balader, là au milieu de ces habitations qui dorment, des jeux d’ombres des différents lampadaires et feux tricolores sur les trottoirs.
Depuis que j’ai mon permis, je prends encore plus de joie à traîner à ces heures. L’autre jour, il était six heures moins dix quand j’ai décidé de mettre fin à la discussion que j’avais depuis une heure et demie avec deux amis. Je repense à présent à cette discussion entre eux deux… moi neutre, à les écouter parler du code déontologique dans le business. J’ai l’impression de partager un moment entre deux parrains italiens. L’un expose les limites d’honneur des autres, le second l’attaque, argumente que le sien est plus saint. Comme si je vivais un plaidoyer de deux avocats.
Il est donc six heure moins dix quand je décide de partir, je marche dans la rue déserte. Mes pas grincent dans une sorte de pouic-pouic… comme si j’étais Louis de Funès sortant de sa cuve à chewing-gum. Je pose mon sac à l’arrière, et monte à l’avant, prendre ma place pour me raccompagner à la maison. Assis, je me passe la main sur le visage, comme si ce simple geste enlevait la fatigue… Puis je mets la main à la poche, et recherche la clef que j’ai posée sur le fauteuil à ma droite…
Le moteur en marche, je jette un ultime regard dans le rétroviseur, puis j’actionne l’essuie-glace arrière pour évacuer le trop plein d’eau qui m’empêche de voir correctement l’arbre qui jouxte mon coffre. Les feux en marchent, je ferme les yeux un dernier instant pour retrouver un semblant de lucidité à cette heure matinale. Puis j’enlève mon frein à main, appuie sur l’embrayage et enclenche la première. Me voilà en route.

Je m’arrête à chaque feu… J’ai parfois l’envie d’en griller un, mais ne déconnons pas. Tu es fatigué Stéphane, tu n’as pas toute ta tête ! Alors me voilà au milieu d’un carrefour, sans voiture, là, devant ce feu rouge, le bras gauche appuyé sur la vitre à attendre patiemment… souvent la main droite temporise en frappant nerveusement du bout des doigts le dessus du levier de vitesse… comme si ce simple geste évacuait l’impatience que j’éprouve devant ce quatrième feu en cent mètres…
Seulement ce matin-là, je suis chanceux. Il existe une communion entre ma voiture et ces feux. J’ai l’impression d’être sur une autoroute limitée à cinquante. Aucun feu rouge, j’avance dans une jungle endormie de lumières vertes m’autorisant à passer. À six heure je suis en bas de mon immeuble, les feux de position éclairant le mur blanc qui m’aveugle. Je pense à serrer le frein à main, le sourire au coin de mes lèvres en repensant à Benjamin et sa voiture retrouvée plus bas dans sa rue. À cet instant précis, je sais que je suis chez moi, que dans un instant je vais retrouver mon lit.
Un pied devant l’autre, je ne pense à rien, hormis à la chaleur de mon lit et le soulagement d’étendre mon dos à plat… Arrivé chez moi, personne ne m’accueille, sauf ma chienne qui lève la tête et qui me fixe de ses yeux inquisiteurs avant de se rendormir. Je ferme la porte de ma chambre et les deux volets pour ne pas être accommodé par la lumière du jour qui tapera à l’extérieur. Assis au coin de mon lit, j’enlève mes chaussures, puis après avoir enlevé mes vêtements, je me glisse dans le noir sous la couette. Puis j’oublie le décompte du temps, car très vite me voici happé, à six heures dix, par la fatigue.
Stéphane C.







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